Les libres penseurs doivent impérativement se méfier de l’emprise que le sacré peut avoir sur leur capacité à appréhender la réalité, à analyser la complexité du monde. En effet, la raison ne saurait souffrir d’aucune entrave à son déploiement à fortiori sous la forme d’un icône à aduler ou d’un veau d’or à vénérer qui atténuerait sa capacité à prendre une distance salutaire favorisant la construction d’un jugement critique. Ainsi, il semble que la sacralisation de l’ULB comme temple du libre examen relève d’une posture peu compatible avec l’objectivité nécessaire à l’appréciation pertinente de certains faits se déroulant en son sein.
La perturbation puis l’interruption de la conférence sur l’extrême droite organisée le 7 février dernier à l’ULB a été considérée par beaucoup comme une espèce de sacrilège foulant aux pieds les valeurs fondamentales de l’université libre-exaministe. Pourtant, pour peu que l’on mette de côté les représentations idéalisées du débat universitaire, il est possible de relativiser la « gravité » des faits. La « Burqa Pride » annoncée préalablement sur les réseaux sociaux a pris la forme d’une sorte d’ « happening » vociférant et costumé qui a momentanément rendu impossible la poursuite d’un débat. Avec un brin de détachement, on peut la voir comme un acte provocateur destiné à faire passer un message. Certes, la provocation peut être considérée comme puérile ou contre-productive et on peut ne pas souscrire au message mais il convient de ramener les faits à leur juste proportion. Une conférence a été interrompue- le modérateur Guy Harscher a confirmé en direct sur la Première qu’elle avait débuté – à l’ULB en raison d’un chahut organisé. L’objet de ce texte n’est pas de débattre du contenu du message des chahuteurs ni de leur mode d’expression – l’auteur de ces lignes n’était pas présent sur place-mais de s’interroger sur la surmédiatisation des faits. Les événements survenus la semaine dernière ont fait la une de la presse écrite et audiovisuelle et il est intéressant de réfléchir aux causes mais aussi aux conséquences de la publicité faite à cette action.
L’image d’Epinal de l’Université comme enceinte inviolable où l’échange d’idées se veut toujours respectueux voire policé, comme temple sacré du débat démocratique, pourrait constituer une explication à la démesure de la couverture des faits et à la virulence des commentaires. D’autres explications possibles sur la crucifixion par l’opinion publique des « profanateurs » sont plus inquiétantes. Au vu du Maelström de réactions passionnées dans les médias et surtout des réactions outragées (mais aussi des outrages réactionnaires !) qui ont fleuri dans les réseaux sociaux et les forums internet, il convient de s’interroger sur notre capacité à décoder certaines informations. Une hypothèse vient à l’esprit : en égrenant certains mots-clés comme « intégristes », « burqa », « musulmans », on renvoie à certains clichés de l’imaginaire collectif avec pour résultat d’exacerber les passions et conséquemment de provoquer un emballement médiatique disproportionné.
Toutes les valeurs généralement invoquées par les détracteurs de la « Burqa Pride » sont évidement essentielles et tout démocrate qui se respecte ne peut qu’y souscrire. Il est heureux que la défense de la laïcité, du débat d’idées, de la liberté d’expression soient encore des combats mobilisateurs. Toutefois, il est opportun de se demander si ces causes pour nobles qu’elles soient justifient pleinement la mise au ban de la communauté universitaire de tous les contestataires, les irrévérencieux, les marginaux, ceux qui rejettent le cadre et les codes usuels du débat académique. Comparaison n’est pas raison mais ceux, qui au sein de cette Institution, ont mené, notamment en mai 68, des luttes pour la démocratisation qui contribuent à sa grandeur n’ont pas toujours restreint l’expression de leur contestation aux carcans imposés par l’autorité. Loin s’en faut ! L’Esprit sera-t-il plus libre le jour où retentira dans le campus un très martial et sentencieux « l’ordre règne à l’ULB ! » ? Pour osée qu’elle soit, l’analogie n’est pas moins audacieuse que de crier au fascisme dès qu’une conférence doit être interrompue.
* Cet article a été publié dans la rubrique opinion de “Libre Belgique” le 22 février 2012 ( http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/721336/esprit-es-tu-libre.html)






