Le conflit meurtrier qui sévit en Espagne depuis que l’ETA a décidé d’initier la lutte armée en 1968 connaît peut-être en ce moment des perspectives réelles de résolution pacifique. Pour rappel, 829 victimes sont attribuées à l’ETA qui a porté les armes tant contre la dictature franquiste que contre l’Espagne démocratique. Il existerait donc une opportunité de mettre fin à la trop longue spirale de la violence, alimentée par l’action terroriste mais aussi par la répression étatique, que connaissent les sociétés basque et espagnole. La mouvance abertzale[1] la plus radicale, considérée comme la base politique de l’organisation armée, a annoncé l’abandon du soutien à la violence et le recours exclusif à des voies pacifiques pour défendre son projet indépendantiste. Si la prudence reste de mise à ce stade, un scénario à la nord-irlandaise est peut être en train de s’écrire.

Pour rappel, Batasuna, l’aile dure de la mouvance abertzale, a été interdite en 2003 sur base d’une loi[2] votée à cette époque qui permet au tribunal suprême espagnol de mettre hors la loi les formations politiques soutenant le terrorisme. Récemment, un nouveau parti a été créé : Sortu. Se réclamant de l’abertzalisme, ses membres fondateurs rejettent explicitement la violence[3]. Ils ont l’intention de présenter des listes lors des prochaines municipales du 22 mai prochain.
Le Gouvernement espagnol de José Luis Rodriguez Zapatero pourrait bien être à la croisée des chemins. Soit il considère que Sortu n’est que le dernier avatar de Batasuna et qu’accepter une « normalisation » politique de l’ensemble des composantes de la mouvance abertzale c’est un renoncement dans la lutte contre le terrorisme. Soit il prend des risques et se met autour de la table pour évoquer des perspectives de résolution pacifique du conflit au Pays Basque avec un interlocuteur qui, nonobstant sa filiation vraisemblable avec Batasuna, rejette aujourd’hui explicitement la violence. Il semble que c’est la première option qui actuellement est privilégiée puisque sur base d’un rapport de ses services de police, le Gouvernement a décidé d’introduire un recours au tribunal suprême pour que ce dernier se prononce sur le respect par cette formation de la législation en vigueur sur les partis politique. Même s’il n’est pas exclu que des contacts informels puissent exister entre émissaires du gouvernement et représentants de Sortu, le PSOE paraît s’aligner sur la position très virile du Parti Populaire, coutumier des exercices de musculation autour de la lutte contre le terrorisme. Le porte-parole du PP au Sénat espagnol vient de s’exprimer très clairement en la matière: nous avons tous l’obligation d’empêcher que l’ETA revienne à la politique[4]. Les mauvaises langues disent qu’outre la volonté de plaire à son électorat en tenant des discours très offensifs sur l’anti-terrorisme, le parti de Rajoy est tétanisé par la possibilité de voir le Gouvernement Zapatero sauver le bilan peu glorieux de sa seconde législature en obtenant la fin définitive de la violence terroriste de l’ETA.
Les espagnols doivent se poser la question suivante: Quel est le meilleur moyen pour arriver à ce que l’ETA dépose définitivement les armes? Il est loin d’être avéré que ce soit le renforcement des moyens policiers et l’accroissement de la répression. En tout les cas, historiquement, cela ne s’est pas vérifié. L’ETA suscite une sympathie réelle auprès de certains secteurs de la société basque ce qui lui permet notamment de remplacer assez facilement les activistes arrêtés par d’autres. Le relatif soutien populaire à l’ETA rend, au moins en partie, pertinent le parallèle avec l’Ulster. Là-bas les moyens militaires et policiers conséquents mis en place par les Britanniques n’ont jamais réussi a faire plier l’IRA. La paix a finalement été obtenue par un processus politique. Il est assez vraisemblable que Madrid ne fera taire les armes de l’ETA qu’en concrétisant un processus de paix mobilisant l’ensemble des forces sociales et politiques Euskariennes. En quarante ans, il n’a jamais été possible pour les gouvernements espagnols de trouver une issue négociée au conflit dans le pays basque en raison d’un manque de volonté politique mais aussi et surtout faute d’interlocuteur acceptant de s’insérer dans un cadre démocratique. Le rejet de la violence par Sortu, prérequis éminemment justifiable dans une société traumatisée par le terrorisme, change la donne et justifie son intégration à l’échiquier politique espagnol. Il est à espérer que le Premier Ministre Zapatero prenne la mesure de l’opportunité historique qui semble s’offrir à lui et rompe avec un certain suivisme des positionnements du PP qui en matière de lutte anti-terroriste donne trop souvent le tempo en Espagne. Il convient toutefois de ne pas faire preuve d’angélisme vis à vis de l’ETA. En 1999 cette dernière sabota le processus de Lizarra-Garazi[5] duquel son bras politique était partie prenante. Cette organisation détient encore pas mal de clés pour ce qui concerne la résolution du conflit. Prendra-t-elle exemple sur l’IRA en acceptant de s’effacer définitivement pour laisser d’autres porter son projet politique par des voies exclusivement pacifiques? A voir…
[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Abertzale
[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Ley_de_partidos
[3] http://www.publico.es/espana/360466/sortu-reniega-de-la-violencia-tras-registrarse-en-interior
[4] http://www.pp.es/actualidad-noticia/sortu-es-una-tapadera-eta_4258.html
[5] Pour prendre connaissance de la déclaration de Lizarra-Garazi, cosignée par diverses organisations basques, vous pouvez cliquer sur le lien suivant : http://especiales.abc.es/2006/eta/pdf/1996/Lizarra.pdf
