Parler de la détérioration du marché du travail en 2010 revient à énoncer la plus prévisible des lapalissades. Les pertes d’emplois générées par la crise actuelle du capitalisme financier défrayent constamment la chronique. Si l’indignation est largement partagée, force est de constater qu’une ébauche de solution suscitant un haut degré d’adhésion ne semble pas facilement se dessiner.
Le sort fait à la proposition de la FGTB d’envisager une semaine des quatre jours avec embauche compensatoire a de quoi laisser perplexe. L’organisation syndicale avait mis en avant, dans le soir du 7 janvier dernier, divers éléments constitutifs de ce que devrait être un plan de relance ambitieux. La semaine de quatre jours figurait parmi les pistes que la FGTB souhaitait que le Gouvernement explore. Le dimanche midi suivant sur les plateaux de l’émission « Mise au point », de doctes savants de l’économie ont descendu en flèche cette proposition du syndicat socialiste devant le regard amusé voire complice du directeur général de la FEB. Ce qui est affligeant lorsque l’on veut débattre de cette question c’est que la véhémence des critiques est inversement proportionnelle à l’étaiement de leur argumentaire. Dans le chef de ceux qui s’opposent à toute forme de réduction du temps de travail, le débat se résume souvent à assener de manière sentencieuse un « ça ne marche pas » ponctué quasi immédiatement d’un « la preuve en est les 35 heures en France ». Ainsi, une expérience ponctuelle de mise en place dans un contexte spécifique d’une certaine forme de réduction du travail suffirait à discréditer à jamais toute velléité de se réapproprier cette question. D’autant qu’à ce jour, aucune évaluation sérieuse n’a été menée à bien sur le nombre exact d’emplois créés par les 35 heures chez nos voisins d’outre Quiévrain. Un débat objectivé et dépassionné sur cette thématique ferait-il peur?
D’aucuns semblent d’ailleurs avoir opté pour lancer un contre-feu comme pour évacuer le (gênant?) débat. Comment expliquer autrement l’emballement médiatique autour de l’ouverture faite par Elio Di Rupo dans l’édition du Soir des 9 et 10 janvier à la mise en place d’un moratoire sur les exclusions des chômeurs ? Il est clairement plus facile d’amener le débat sur la lutte contre le chômage dans un registre moral que d’évaluer sérieusement les alternatives aux politiques actuelles en matière d’emploi. L’attachement de certains à cette machine à exclure qu’est aujourd’hui le plan d’activation des chômeurs est plus que perceptible. Beaucoup de choses ont été écrites sur la chasse aux chômeurs mais rarement avec autant de justesse que dans un article du sociologue Mateo Alaluf paru dans le n°34 de la revue Politique en avril 2004 soit peu après la mise en place par le Gouvernement de mesures visant à activer le comportement de recherche d’emploi des chômeurs : Aujourd’hui, le ministre justifie la nécessité du contrôle des chômeurs en raison d’un système de protection sociale qui permet à des pauvres peu méritants de bénéficier indûment d’un système de redistribution alors que tant de salariés subissent des conditions de travail pénibles et que d’autres perdent leur emploi. La perception d’une indemnité devrait en conséquence s’accompagner, en toute équité, d’une contrepartie de la part de chaque bénéficiaire. Cette obsession morale, qui prime toute réflexion rationnelle, justifiera les politiques actives fondées sur la responsabilisation et la culpabilisation des individus. Les rapports contractuels, régissant « l’intégration » des pauvres comme l’accompagnement des chômeurs, se substituent ainsi aux anciens droits, stigmatisés comme autant de sources d’abus et de passivité .
Il faut croire que devant l’opinion publique composée majoritairement (pour combien de temps encore ?) de travailleurs il est plus commode de tenir un discours moralisateur sur ces chômeurs qui doivent faire des efforts que de mener de front un débat remettant en question les idées reçues en matière d’organisation du travail. La solution de facilité consiste donc à culpabiliser les chômeurs du manque d’emplois disponibles plutôt que de prendre des dispositions pour en créer. C’est à se demander si tout le monde a vraiment intérêt à ce que des mesures volontaristes soient prises pour (re)créer de l’emploi!
