Carlos militant

Articles Tagués ‘capitalisme’

La moralisation du travail ou comment éviter de poser les bonnes questions

Publié par carlosmilitant le 5 février 2010

Parler de la détérioration du marché du travail en 2010 revient à énoncer la plus prévisible des lapalissades. Les pertes d’emplois générées par la crise actuelle du capitalisme financier défrayent constamment la chronique. Si l’indignation est largement partagée, force est de constater qu’une ébauche de solution suscitant un haut degré d’adhésion ne semble pas facilement se dessiner.

Le sort fait à la proposition de la FGTB d’envisager une semaine des quatre jours avec embauche compensatoire a de quoi laisser perplexe. L’organisation syndicale avait mis en avant, dans le soir du 7 janvier dernier, divers éléments constitutifs de ce que devrait être un plan de relance ambitieux. La semaine de quatre jours figurait parmi les pistes que la FGTB souhaitait que le Gouvernement explore. Le dimanche midi suivant sur les plateaux de l’émission « Mise au point », de doctes savants de l’économie ont descendu en flèche cette proposition du syndicat socialiste devant le regard amusé voire complice du directeur général de la FEB. Ce qui est affligeant lorsque l’on veut débattre de cette question c’est que la véhémence des critiques est inversement proportionnelle à l’étaiement de leur argumentaire. Dans le chef de ceux qui s’opposent à toute forme de réduction du temps de travail, le débat se résume souvent à assener de manière sentencieuse un « ça ne marche pas » ponctué quasi immédiatement d’un « la preuve en est les 35 heures en France ». Ainsi, une expérience ponctuelle de mise en place dans un contexte spécifique d’une certaine forme de réduction du travail suffirait à discréditer à jamais toute velléité de se réapproprier cette question. D’autant qu’à ce jour, aucune évaluation sérieuse n’a été menée à bien sur le nombre exact d’emplois créés par les 35 heures chez nos voisins d’outre Quiévrain. Un débat objectivé et dépassionné sur cette thématique ferait-il peur?

D’aucuns semblent d’ailleurs avoir opté pour lancer un contre-feu comme pour évacuer le (gênant?) débat. Comment expliquer autrement l’emballement médiatique autour de l’ouverture faite par Elio Di Rupo dans l’édition du Soir des 9 et 10 janvier à la mise en place d’un moratoire sur les exclusions des chômeurs ? Il est clairement plus facile d’amener le débat sur la lutte contre le chômage dans un registre moral que d’évaluer sérieusement les alternatives aux politiques actuelles en matière d’emploi. L’attachement de certains à cette machine à exclure qu’est aujourd’hui le plan d’activation des chômeurs est plus que perceptible. Beaucoup de choses ont été écrites sur la chasse aux chômeurs mais rarement avec autant de justesse que dans un article du sociologue Mateo Alaluf paru dans le n°34 de la revue Politique en avril 2004 soit peu après la mise en place par le Gouvernement de mesures visant à activer le comportement de recherche d’emploi des chômeurs :  Aujourd’hui, le ministre justifie la nécessité du contrôle des chômeurs en raison d’un système de protection sociale qui permet à des pauvres peu méritants de bénéficier indûment d’un système de redistribution alors que tant de salariés subissent des conditions de travail pénibles et que d’autres perdent leur emploi. La perception d’une indemnité devrait en conséquence s’accompagner, en toute équité, d’une contrepartie de la part de chaque bénéficiaire. Cette obsession morale, qui prime toute réflexion rationnelle, justifiera les politiques actives fondées sur la responsabilisation et la culpabilisation des individus. Les rapports contractuels, régissant « l’intégration » des pauvres comme l’accompagnement des chômeurs, se substituent ainsi aux anciens droits, stigmatisés comme autant de sources d’abus et de passivité .

Il faut croire que devant l’opinion publique composée majoritairement (pour combien de temps encore ?) de travailleurs il est plus commode de tenir un discours moralisateur sur ces chômeurs qui doivent faire des efforts que de mener de front un débat remettant en question les idées reçues en matière d’organisation du travail. La solution de facilité consiste donc à culpabiliser les chômeurs du manque d’emplois disponibles plutôt que de prendre des dispositions pour en créer. C’est à se demander si tout le monde a vraiment intérêt à ce que des mesures volontaristes soient prises pour (re)créer de l’emploi!

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Quand les chiens de garde du capitalisme financier se remettent à aboyer…

Publié par carlosmilitant le 22 août 2009

L’interview (1) de Bruno Colmant, accordée récemment au Vif avant de quitter son poste à la tête de la Bourse de Bruxelles, est riche d’enseignements quant à l’état d’esprit actuel des zélateurs du capitalisme financier le plus débridée. Alors que dans les mois qui ont suivi l’intervention étatique dans certains groupes bancaires en difficultés, le secteur de la finance, confronté à une crise sans précédent, souscrivait momentanément à la nécessité de réglementer davantage le capitalisme financier, il semble que la soif de profit recommence à l’emporter sur la raison. Le profil bas adopté au début de la crise est peut-être bien révolu.

bourse de bruxelles

Mais qu’a donc confié au Vif ce magnifique spécimen de requin de la haute finance se demanderont les plus caustiques et les plus curieux des visiteurs de ce blog ? A la question relative aux plantureux et polémiques superbonus octroyés par les banques aux traders dans un contexte économique difficile, monsieur Colmant, ex-membre de la direction d’ING et sur le point de passer à Fortis Holding, prend évidemment la défense des professionnels de la spéculation financière : “les traders ont une fonction importante dans l’économie : ils font circuler le capital. Or, si le capital est mobile et délocalisable, les traders le sont aussi. Raisonner selon une logique purement nationale est donc fragile. Dans le cadre d’économies ouvertes, un pays qui aurait une vision trop coercitive en la matière ferait probablement fuir les traders et les centres de décision.” Surtout ne pas faire de peine à ces talentueux traders dont l’apport est tellement bénéfique pour le développement économique de notre pays car sinon il vont être contraints d’aller monnayer leurs talents sous des cieux plus rémunérateurs. La sempiternelle menace de délocalisation dans le cadre de l’économie mondialisée peut donc être utilisée aussi pour protéger les revenus des traders. Sur le même thème, l’ancien Directeur de Cabinet du Ministre des Finances vante les vertus de la transparence : «…la transparence suscite une autodiscipline. Elle crée un sain débat, notamment dans la presse, et pousse les gens à être attentifs et à éviter les comportements outranciers. L’économie de marché, de manière naturelle, suscite de la discipline mais exige de la clarté ».  Surtout pas de nouvelles règles, la transparence et l’autodiscipline suffisent. Cet anti-étatisme primaire est pourtant aujourd’hui battu en brèche par beaucoup d’économistes comme notamment Etienne de Callatay, « chief economist » à la Banque Degroof qui dans un récent ouvrage (2) met en exergue les limites de l’autodiscipline et de la seule transparence. Bruno Colmant est clairement un ultra-libéral convaincu qu’il faut faire une confiance absolue au marché. C’est sur que le marché a admirablement bien réagi, par lui-même, à l’éclatement de la crise du crédit immobilier américain. Il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut voir !

Le nouveau numéro 2 du holding Fortis fait part en guise de conclusion de l’interview de sa vision de l’avenir économique qui n’est pas grand chose d’autre qu’une apologie de la précarité: “De grands défis. Ce sera une économie marchande beaucoup plus dure et exigeante, un monde plus individualiste, où l’aspect providentiel des états sera moins présent. …Les gens vont devoir vivre dans un monde plus incertain, plus précaire, dans lequel ils devront davantage compter sur eux-mêmes. Ceux qui croient dans le retour à une économie sécurisée sont complètement dans l’erreur”. Ainsi, après avoir effectué un vibrant plaidoyer en faveur des intérêts de sa caste politico-financière, Bruno Colmant promet du sang et des larmes aux travailleurs. Ce monument d’arrogance et de cynisme a au moins le mérite d’être sincère contrairement à d’autres qui font des beaux discours sur la nécessité de moraliser le capitalisme et dont l’objectif est de maintenir dans sa quasi intégralité le système existant.

Il est urgent pour les forces de gauche d’organiser une riposte, maintenant que l’opinion publique est encore majoritairement favorable à l’imposition de normes contraignantes, avant que la logique du « business as usual » l’emporte définitivement. Il importe de prendre des mesures pour imposer davantage la spéculation boursière et plus particulièrement les plus-values à court-terme, symbole par excellence de l’économie-casino. De manière plus globale, dans ce contexte de crise, les progressistes doivent impérativement se réapproprier le débat et remettre différents enjeux en avant : réduction du temps de travail, meilleure répartition des richesses, renforcement de l’initiative publique dans l’économie,….

(1) http://m.levif.be/fr/economie/moraliser-le-systeme-financier-non-sens-colmant/feed-1184698259868.htm?cmSection=1651&cmArticle=48707&layout=LeVifMobileCmArticle&cmSite=12

(2) DE CALLATAY (E.), Les confessions d’un économiste ordinaire. Comprendre la crise financière pour en tirer les leçons, Roularta Books, 2009.

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