La teneur que prend le débat en France sur le sécuritaire ne va pas sans susciter un certain malaise voire une franche indignation. Si l’opposition ainsi que certains acteurs associatifs1 sont particulièrement critiques à l’égard des sorties médiatiques de Nicolas Sarkozy et de son gouvernement, d’autres prennent la défense de l’exécutif français même en Belgique. Claude Demelenne, journaliste se revendiquant de gauche, a publié dans la libre une « opinion » le 9 août dernier2. Dans le texte précité, monsieur Demelenne évoque les mesures proposées par la droite française. Il n’y voit rien « d’indigne » ou de « scandaleux ». Si son avis est bien évidement respectable, il y a tout de même lieu de se poser les questions suivantes : n’est-il pas indigne pour les élites politiques d’une nation de tenir un propos stigmatisant pour certains groupes de personnes visées directement ou indirectement en raison de leurs origines ethniques et/ou de leur mode de vie? N’est-il pas scandaleux que l’article 1er de la Constitution française qui stipule que la « République assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion » soit, au moins dans l’esprit, bafoué par les dirigeants du pays?
Le 30 juillet dernier à Grenoble3, le président français a déclaré la « guerre contre la délinquance ». Certaines formes de délinquance sont particulièrement violentes et les pouvoirs publics doivent garantir la sécurité des citoyens mais les responsables politiques doivent également aménager les conditions du vivre ensemble. Lorsque le président de la République promet la déchéance de la nationalité française à « toute personne d’origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d’un policier, d’un gendarme ou de toute autre personne dépositaire de l’autorité publique », il entretient un amalgame douteux entre criminalité et immigration. Le reste de l’intervention présidentielle fait la part belle à certains clichés discutables ( les immigrés illégaux qui abusent de leurs « droits » (sic), la permissivité séculaire envers la délinquance) et aux propositions à la légalité douteuse (engager la responsabilité pénale des parents de jeunes délinquants).
Cette saillie présidentielle n’était qu’une première étape. Des ténors de la majorité ont emprunté la voie de la surenchère à l’instar du ministre Hortefeux qui annonce4 le « démantèlement de camps illégaux de roms », « l’expulsion immédiate de certains délinquants vers la Bulgarie ou la Roumanie » ainsi que …l’envoi de 10 inspecteurs du fisc!!! Cette dernière disposition qui pourrait sembler de prime abord incongrue est ainsi justifiée : « beaucoup de nos compatriotes sont à juste titre surpris en regardant la cylindrée de certains véhicules qui traînent les caravanes ». Monsieur Demelenne n’y verra sans doute pas matière à crier au « racisme et au fascisme renaissant » mais pourra peut être convenir qu’il s’agit bien d’une « pente glissante ». Outre, sur le sort peu enviable que le gouvernement français entend réserver aux gens du voyage, Brice Hortefeux s’est étendu sur les modalités de déchéance de la nationalité française. Il n’a pas manqué d’invoquer une nouvelle fois la figure honnie de Liès Hebbadj, « nouveau français » soupçonné de polygamie, de violences sexuelles et de fraude sociale. Il faut dire que le ministre de l’Intérieur s’est démené pour en faire l’archétype de l’ « étranger » qui menace les valeurs françaises et rend inévitables l’adoption de mesures fortes pour protéger les fondements de la République. Toute proportions gardées, le visage de cet être odieux semble appelé à incarner dans l’imagerie gouvernementale, ce que le « Juif Süss », autre « étranger », violeur et voleur , était à la propagande goebbelsienne. Indubitablement, jeter en pâture à l’opinion publique le nom et le visage d’un individu, innocent jusqu’à preuve du contraire mais « présumé coupable » par le ministre5 en dépit des règles de l’état de droit, relève d’un procédé que l’on pourrait qualifier de totalitaire.
Si la référence au totalitarisme sera sans doute qualifiée de « bêtise sans nom » par monsieur Demelenne, il devra admettre, à la lecture de l’extrait suivant, que la « gauche morale » n’en a plus le monopole. “A six heures du matin, le préfet de Seine-Saint Denis, envoie la police- une police armée jusqu’au dents – pour déloger quelques familles (…) et si les femmes protestent, on les menace de les séparer de leurs enfants” : Ces propos datent d’il y a quelques jours et concernent le démantèlement musclé des camps de roms. Ils sont tenus par Jean-Pierre Grand, député UMP. D’après cet élu, pourtant issu des rangs de la majorité de droite, la politique sécuritaire tourne à “l’ignoble” et les méthodes rappellent “les rafles pendant la guerre”.
En guise de conclusion, ne faudrait-il pas de se poser la question de savoir si « ceux qui ne respectent pas la loi et rendent impossible le vivre ensemble » sont bien ceux qu’on veut nous faire croire ?
1. Notamment la ligue des droits de l’homme, l’union des étudiants juifs de France, SOS racisme.
