
Le vote utile : rarement une notion aura été plus galvaudée et instrumentalisée en politique. Cela fait maintenant des années que ce concept est utilisé pour éluder le débat et économiser l’argumentaire. Je n’ai jamais apprécié l’invocation du vote utile principalement par la social-démocratie, historiquement chargée d’incarner la gauche de gouvernement, exerçant le pouvoir comme bras politique du compromis fordiste (ou social-démocrate!). Peut être aurait-on évité bien des déconvenues et des désillusions, si au lieu d’excommunier par principe la gauche radicale au prétexte de l’impasse politique et de la division funeste inévitablement provoquée par sa présence aux élections, la gauche ayant vocation à gouverner avait accepté d’ouvrir le débat sur la politique à mener concrètement! L’injonction récurrente de ne pas voter pour les candidats de sensibilités politiques minoritaires de gauche me semblait fondamentalement anti-démocratique même si à titre personnel, mon vote a le plus souvent été en Espagne ou en Belgique (depuis que j’ai opté pour la nationalité belge, il y a à peine 10 ans) pour les grands partis de centre-gauche.
Membre du parti socialiste belge depuis plus de 12 ans et observateur de l’actualité politique française depuis encore plus longtemps, j’ai toujours eu de la sympathie pour la formation politique de Jaurès, Blum et Mitterrand. Pour autant, contrairement à certains camarades, j’en ai jamais voulu à Besancenot, Hue, Laguilliers, Mamère ou Taubira pour leur candidature au premier tour de la présidentielle 2002 qui vit l’élimination précoce du candidat Jospin. D’abord parce que dans un système présidentialiste majoritaire comme la Vième République, cela me parait injuste de faire peser sur des candidats marginaux, les dysfonctionnements institutionnels et les problèmes structurels. Ensuite parce que j’ai la conviction que si Lionel Jospin aurait fait un meilleur président que Jacques Chirac, l’échec de sa candidature est avant tout un échec de sa campagne dont il porte en très grande partie la responsabilité. Aujourd’hui, une grande partie de ceux qui, il y a 15 ans, ne voulaient pas se résigner à voter au premier tour pour un candidat qui avait de meilleures chances que leur favori de se retrouver au second tour mais dont ils jugeaient le programme insuffisamment de gauche, reprennent à leur compte l’argument du vote utile en faveur du Jean-Luc Mélenchon, dont la progression dans les sondages est, il est vrai, impressionnante. Il convient également de rappeler que la gauche radicale n’a pas le monopole actuel de l’appel au vote utile, puisque les soutiens d’Emmanuel Macron invoquent également la nécessité de voter utilement notamment pour contrer le FN. Je mentirais en écrivant que je trouve aujourd’hui les arguments des macronistes et de mélenchonistes plus recevables à priori que ceux des sociaux-démocrates de l’époque où la social-démocratie avait le vent en poupe.
Si j’étais français, je voterais Benoit Hamon, vote peu utile si on s’en tient aux sondages et aux perspectives de voir le candidat officiel du PS au second tour de la primaire et je vais m’en expliquer. A titre liminaire, il importe de s’attarder sur les causes de l’absence apparente d’un soutien populaire massif à la candidature de Benoit Hamon. Ce dernier est plombé principalement par la faiblesse du bilan de son camarade de parti François Hollande. Paradoxalement, Emmanuel Macron, davantage inspirateur que Benoit Hamon de la politique menée par François Hollande, ne semble pas être mis à mal dans les sondages. Ensuite, il importe d’évoquer la réalité des trahisons perpétrées du coté la rue de Solferino qui feraient presque passer les intrigues de palais dans la Florence des Medicis pour un sympathique folklore local. La soif maladive de pouvoir mêlée à un arrivisme désinhibé a conduit nombre de responsables du parti socialiste à trahir le candidat qui a remporté la primaire de gauche et surtout les électeurs qui l’ont soutenu. A l’instar de François Hollande qui s’était lui-même désigné comme ennemi de la finance durant la campagne pour en devenir le laquais pendant son quinquennat, Le Drian, Valls , Collomb et les autres se refusent à appliquer la politique majoritairement attendue par les électeurs de leurs partis. Ils voient en Macron, qui quitta le radeau de la méduse qu’était devenu le gouvernement Valls avant d’esquiver le rendez-vous démocratique s’annonçant trop périlleux que constituait la primaire de gauche, une option fiable pour pouvoir continuer leur politique voire pour s’accrocher à leurs mandat. Même s’il ne parait pas très satisfait de leur ralliement, le chouchou des médias semble d’accord avec eux sur la ligne politique à mener. Le problème, qui commence de plus en plus à se voir est que beaucoup trop de gens, parfois très différents, semblent s’accorder avec ce garçon. Bien qu’étant en désaccord avec certaines des propositions (allocation universelle, volonté de voir la France jouer un rôle moteur dans une « Europe » de la défense,..) de Benoît Hamon, j’ai trouvé sa candidature salutaire pour la gauche. Cela fait plusieurs mois que j’ai la conviction que l’élection présidentielle de 2017 est irrémédiablement perdue pour la gauche et que l’enjeu était plutôt de tomber en avril avec les honneurs. Benoit Hamon n’amènera pas cette fois les socialistes à la victoire mais il est sur le point de leur rendre la fierté. Dans une époque politique marquée par les manipulations les plus grossières et l’opportunisme le plus sournois, j’ai apprécié l’attitude de respect des militants et de recherche d’un rassemblement des progressistes qu’a été celle de Benoit Hamon. Je l’ai trouvé admirable de dignité malgré les multiples coup de poignards qui lui ont lacéré le dos ces derniers mois.
Non, je ne soutiens pas Benoit Hamon parce qu’il est sympa ou parce qu’il doit faire face à une bien rude adversité. Je le soutiens notamment parce qu’avec son attachement à l’action collective, valeur spectaculairement déclinante au sein de nos société gangrenées par l’individualisme, il peut ouvrir des perspectives qui semblent aujourd’hui bien éloignées. Car un spectre hante aujourd’hui l’Europe. Il ne s’agit bien évidement pas du spectre du communisme, même si les peurs maccarthystes, que l’on croyait définitivement enfouies dans le subconscient occidental et que les faiseurs d’opinions effrayés par la percée de Mélenchon, attisent frénétiquement ces derniers jours pourraient le faire croire à certains. Il s’agit du spectre du Césarisme. Aux États-Unis, En Hongrie, en Russie ou en Turquie émerge désormais la figure du César en lien direct avec la plèbe. Cette tendance signifie à mes yeux la consécration politique de l’individu-consommateur. Plus d’engagement collectif, plus de corps intermédiaires, plus de contre-pouvoirs, plus de contre-société, l’individu consomme désormais tant des biens qu’un vote dans l’isoloir. La dernière étape du processus long de plusieurs décennies de dépolitisation du peuple et de peopolisation des élites est bien entamé. Le capital vend des smartphones comme il vend des candidats à la présidence, au grand plaisir des citoyens-consommateurs….
Il est évident que Mélenchon, avec qui j’ai également des désaccords, incarne moins un rempart contre cette dérive sociétale lourde que Hamon. C’est pour cela que je fais le choix de Hamon pour le premier tour des présidentielles françaises. On me dira peut être qu’avec la hausse de Mélenchon dans les sondages, c’est une occasion unique pour faire triompher une réelle politique de gauche en France et qu’il faut la saisir. Après avoir été trop souvent déçu de la politique appliquée par la social-démocratie, j’ai un moment fini par penser que la gauche radicale était davantage immunisée contre les renoncements face aux élites dominantes. Et puis, il y a eu Syriza et une nouvelle désillusion…. Quand bien même Mélenchon serait un modèle d’intégrité et de ténacité, il ne semble arithmétiquement pas évident pour lui même président d’arriver à trouver une majorité pour voter ses réformes lors des législatives qui suivront les présidentielles.
Entre la dignité et l’espoir que Hamon peut également ramener, la distance est néanmoins longue et le chemin sera sinueux. Après la présidentielle, il faudra ramener le socialisme français sur une ligne de gauche qui clôture définitivement la parenthèse libérale ouverte par Mitterrand en 83 et en exclure les opportunistes qui on prétendu défendre les classes populaires pour mieux incarner la noblesse d’État. Ce premier tour peut être la premier étape d’une nécessaire refondation de la gauche débarrassée des usurpateurs que l’émergence de Macron a eu au moins le mérite de démasquer, et qui permette à nouveau à la majorité sociale de disposer d’une majorité politique. Dans le cas contraire, les années à venir s’annonceront encore plus sombres pour les travailleurs. Le régime de la cinquième République agonise mais ses convulsions finales pourraient tout aussi bien s’éterniser….surtout si les forces de progrès ne sortent pas du coma dans lequel elles semblent être tombées depuis trop longtemps!


